• Tempête de neige

    Tempête de neige

    Au soir d’un jour tourmenté d’hiver, Vladimir, un jeune homme russe, doit se rendre à Jadrino où il est attendu sans tarder, en vue d’une affaire urgente et dont son avenir dépend.

    1          Au-dehors, une tempête de neige : le vent hurlait, les volets secoués claquaient ; partout menaces et tristes présages. (…)

    Depuis longtemps déjà le jour était tombé. Vladimir fit atteler un petit traîneau à un cheval et, seul, sans cocher, partit pour Jadrino. Il connaissait la route : on n'en avait que pour une vingtaine de minutes.

     Mais Vladimir ne fut pas plus tôt dans la campagne que le vent commença à souffler, soulevant une telle tourmente de neige qu'on en était tout aveuglé. En un instant, le chemin fut recouvert ; les alentours disparurent dans une brume jaunâtre et trouble à travers laquelle tourbillonnaient les blancs flocons ; le ciel se confondit avec la terre.

    2          Vladimir se trouva dans un champ et s'efforça vainement de rejoindre la route. Le cheval avançait au hasard, montant sur les tas de neige, descendant dans les fossés, le traîneau versait à chaque instant. Vladimir s'évertuait à conserver la bonne direction. Plus d'une demi-heure s'était certainement écoulée et il n'avait pas encore atteint le bois de Jadrino. Dix minutes passèrent ; on ne voyait toujours pas le bois. Vladimir traversait une plaine coupée de profonds ravins. La bourrasque ne se calmait pas, le ciel restait obscur. Le cheval peinait ; Vladimir ruisselait de sueur, bien qu'à tout moment il enfonçât dans la neige jusqu'à mi-corps. 

     

    Il dut se convaincre qu'il avançait dans une fausse direction. Il s'arrêta, rassembla ses souvenirs et se persuada qu'il devrait obliquer sur la droite. Son cheval n'en pouvait plus. Depuis plus d'une heure qu'on était en route, Jadrino ne devait plus être loin. On peinait, on peinait, et le champ ne finissait pas !… Rien que des amoncellements de neige et des ravins ; et le traîneau versait, et il le redressait encore. Le temps passait. L'inquiétude s'empara de Vladimir.

    3          Enfin au loin se profila quelque chose. Il se dirigea de ce côté. En s'approchant il vit que c'était un bois. « Dieu soit loué ! pensa-t-il, nous voici maintenant tout près. » Il longea la lisière, dans l'espoir de retrouver tout de suite le chemin connu, ou de contourner le bois. Le village de Jadrino devait se trouver immédiatement derrière. Bientôt Vladimir découvrit une route qui s'enfonçait dans l'ombre des arbres dénudés par l'hiver. Ici l'on était à l'abri du vent ; le chemin était lisse ; le cheval reprit courage et Vladimir se tranquillisa.

     Ils avancèrent et avancèrent, mais on ne voyait pas Jadrino ; le bois n'en finissait pas. Vladimir comprit avec terreur qu'il s'était fourvoyé dans une forêt inconnue. Le désespoir alors l'envahit ; il frappa son cheval ; la pauvre bête prit le trot, puis exténuée se remit au pas au bout d'un quart d'heure, en dépit des efforts de l'infortuné Vladimir.

     4         Pourtant enfin les arbres s'espacèrent, la forêt cessa, mais on ne voyait toujours point Jadrino. Des larmes jaillirent de ses yeux ; il devait être près de minuit. Vladimir reprit la route au hasard. La tempête s'apaisa, les nuages se dissipèrent ; devant lui d'immenses ondes blanches s'étendaient. La nuit se fit assez claire. Il vit, tout près, un petit hameau de quatre ou cinq chaumières. Vladimir s'y rendit. Devant la première chaumière il sauta du traîneau, courut à la fenêtre et se mit à frapper. Au bout de quelques minutes le volet de bois se souleva et un vieillard sortit sa barbe blanche.

    « Que veux-tu ?

     – Est-ce que Jadrino est loin ?

     – Si Jadrino est loin ?

     – Oui, oui ; est-ce loin ?

     – Non, pas très loin : une dizaine de verstes d'ici. »

     À cette réponse, Vladimir s'arracha les cheveux, puis demeura immobile comme un homme condamné à mort.

    Pouchkine. Récits, trad. Gide et Schiffrin (Gallimard Ed.)

     

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