• Grain d'aile (Paul Éluard)

    Grain d'aile (Paul Éluard)

    Il était une fois une petite fille très gentille, presque plus gentille que toi, et si légère, si légère que, lorsqu'elle naquit, sa maman s'étonna de ne pas la sentir peser dans ses bras. Aussi l'appela-t-elle d'un nom léger : Grain-d'Aile.

    Grain-d'Aile poussa si bien qu'elle devint la plus jolie de toutes les petites filles. Et, dans le pays, l'on disait : « légère et jolie comme Grain-d'Aile. »

    Comme je dis partout que tu es légère et jolie.

     

    Grain-d'Aile courait très vite, plus vite que les grands garçons. Et, en sautant, elle cueillait toutes les plus hautes noisettes des noisetiers, toutes les plus hautes pommes des pommiers et même les cerises du grand cerisier qu'on laissait d'habitude aux oiseaux.

    Elle se posait sur les plus fines branches sans les casser, comme un oiseau. Et elle ne faisait pas peur aux oiseaux. Elle pouvait les regarder dans les yeux; comme moi, je te regarde. Elle pouvait les écouter de tout près raconter leurs histoires d'oiseaux. Si elle avait osé, elle aurait pu les caresser.

     

     

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    Auteur : Paul Éluard (1895-1952).

    Niveau : Niveau 3 (CE2).

    Manuel : Giraudin, Vigo, L'Oiseau-Lyre CE2.

     

    Grain d’aile

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    I Une petite fille très légère

     

    1 Il était une fois une petite fille très gentille, presque plus gentille que toi, et si légère, si légère que, lorsqu'elle naquit, sa maman s'étonna de ne pas la sentir peser dans ses bras. Aussi l'appela-t-elle d'un nom léger : Grain-d'Aile.

    Grain-d'Aile poussa si bien qu'elle devint la plus jolie de toutes les petites filles. Et, dans le pays, l'on disait : « légère et jolie comme Grain-d'Aile. »

    Comme je dis partout que tu es légère et jolie.

     

    2 Grain-d'Aile courait très vite, plus vite que les grands garçons. Et, en sautant, elle cueillait toutes les plus hautes noisettes des noisetiers, toutes les plus hautes pommes des pommiers et même les cerises du grand cerisier qu'on laissait d'habitude aux oiseaux.

    Elle se posait sur les plus fines branches sans les casser, comme un oiseau. Et elle ne faisait pas peur aux oiseaux. Elle pouvait les regarder dans les yeux; comme moi, je te regarde. Elle pouvait les écouter de tout près raconter leurs histoires d'oiseaux. Si elle avait osé, elle aurait pu les caresser.

     

    3 Quand elle se laissait retomber dans l'herbe, elle avait pitié des sauterelles, des pauvres sauterelles, vertes et maladroites comme des grenouilles, et qui se donnaient tant de mal.

    Mais ce qu'elle aimait le plus, c'était les papillons. Elle en était jalouse, quand elle les voyait zigzaguer, heureux comme des poissons dans l'eau.

     

    4 Grain-d'Aile savait bien qu'elle ne pouvait pas voler, puisqu'elle n'avait pas d'ailes. Elle était simplement légère, presque comme une feuille, presque comme une paille, presque comme les graines à ailettes des pissenlits, les chandelles que le vent doux porte très loin.

    Attention au vent, Grain-d'Aile, il pourrait t'emporter. Sois bien sage, le vent pourrait t'emmener là où tu ne veux pas aller.

     

    5 La nuit, Grain-d'Aile rêvait qu'elle volait par-dessus sa maison et tournait autour du clocher de la ville; qu'elle traversait la rivière au-dessus d'une foule de baigneurs et de bateaux blancs. Et, quelquefois, elle arrachait en cachette des plumes à son édredon rouge pour les souffler par la fenêtre et les voir monter dans le ciel du matin.

    Les contes qu'elle préférait étaient ceux où l'on voit des enfants voyager sur les ailes d'un aigle, d'une cigogne, d'un diable, ou sur un tapis volant. Et elle admirait beaucoup son ami Pierre qui était monté une fois en avion.

     

    II Dans l'amitié des oiseaux

     

    1 À quatre heures, quand elle rentrait de l'école, vite elle prenait son goûter, et, encore plus vite, elle montait au sommet du sapin, devant la maison. Trois branches lui faisaient un fauteuil à sa taille. Et, jusqu'à ce que le soleil se couche et que sa maman inquiète l'appelle, elle restait à bavarder avec ses amis les oiseaux.

     

    2 Ce n'est pas plus difficile de parler avec les oiseaux qu’avec n'importe qui sur terre : tu parles, l'oiseau fait celui qui a compris, il te répond et tu fais celle qui a compris ; et tu réponds à ton tour. Le tout est de s'entendre parler, de bien savoir que l'on dit.

    Si je te demande : « Veux-tu un gâteau ? », tu fais aussi celle qui a compris et je te donne le gâteau. Si je te menace d’une fessée, tu fais celle qui a compris... et je ne te donne pas la fessée. C'est ainsi, d'ailleurs, que tu bavardes avec ta poupée, avec ton ours, avec ton chien.

     

    3 Quand Grain-d'Aile rentrait à la maison, ses frères étaient très étonnés de l'entendre répéter en chantant ce que disaient les oiseaux, toutes ces aventures où se mêlaient les ailes, le matin, le ciel et la peur de l'orage et la peur des avions, toutes ces affaires de famille qui tournaient autour des nids.

    Grain-d'Aile n'arrêtait pas de chanter et, quand elle chantait, elle se secouait comme si elle avait été vêtue de plumes. Ses parents étaient ravis d'avoir une petite fille si gaie, et ils s'habi­tuèrent au fait qu'elle n'était pas comme les autres, qu'elle ne vivait pas autant qu'eux sur la terre.

     

    4 Parmi les oiseaux, Grain-d'Aile n'avait que des amis. Moi­neaux, rossignols et pinsons lui apprenaient des jeux toujours nouveaux, des galipettes et des culbutes à mourir de rire. Et de menues manières aussi drôles que tendres. Avec les pies, avec les merles, on pouvait prendre un air malin. Avec les pigeons, avec les colombes, on roucoulait, on soupirait en chœur, en ayant l'air d'avoir envie de tout ce que l'on a.

    5 Grain-d'Aile était si familière avec ses amis qu'elle les aidait à construire leurs nids, y ajoutait des brins de laine de son tricot pour que leurs petits aient plus chaud. C'était pour elle un grand événement lorsque les œufs roses, verts ou jaunes, de vrais œufs de Pâques, devenaient des bébés-oiseaux. Grain-d'Aile les aimait autant que ses poupées. Ils étaient comme elle, ils n'avaient pas de plumes, et si peu d'ailes, ces petits enfanchonnés, ouvrant un bec grand comme un four. Et ils étaient si bêtas, quand ils hésitaient à voler ! Bêtas, mais moins bêtas, pourtant, que Grain-d'Aile qui, elle, ne saurait jamais voler — car il lui manquait des ailes.

     

    6 Le matin, Grain-d'Aile avait beau tordre son cou pour voir son dos dans la glace, jamais ses os pointus, que sa maman appelait ses omoplates, ne se décidaient à pousser. Elle était une petite fille et non un petit oiseau (sauf pour sa mère).

    Grain-d'Aile aurait tant voulu suivre ses amis ailés ! Elle se disait qu'elle ne grandirait jamais. Grandir, pour elle, c'était avoir des ailes.

     

    Toi, vois-tu, tu grandis tellement dans mon coeur que je crois que tu es plus grande que moi. Pourtant, tu ne sais pas voler. Mais tu sais être là, tout à côté de moi.

     

    III Grain-d'Aile a des ailes !

     

    1 Un beau jeudi que Grain-d'Aile était installée dans son sapin, elle se prit à pleurer. Tous les oiseaux volaient, pépiaient à travers la campagne, sans trop se soucier d'elle, car il faisait clair que le soleil lui-même semblait avoir des ailes. Elle était seule, comme tu n'es jamais seule, ô toi que l'on chérit et qui rend à chacun la monnaie de sa gentillesse.

    Grain d'aile (Paul Éluard)

    2 Grain-d'Aile pleurait, pleurait... Soudain, elle sentit sur ses joues une petite langue râpeuse et une petite patte soyeuse essuyer ses larmes. Levant les yeux, elle vit, tout contre elle, le plus étonnant écureuil qui soit. Son pelage brillait comme le feu, sa queue était ébouriffante et ses yeux vifs parlaient plus vite qu'aucune bouche bavarde : « Veux-tu vraiment voler, voler comme les oiseaux, comme la pie et comme la mésange, comme le rouge-gorge et comme le merle bleu ? Veux-tu suivre les nuages, ton caprice, tes désirs ? Veux-tu avoir des ailes? Mais tu n'auras plus de bras ; tu ne seras plus une vraie fille d'en-bas. Ne le regretteras-tu pas ? — Oh non ! non ! dit Grain-d'Aile. Oh ! monsieur l'Écureuil, donnez-moi des ailes ! — Bien, dit l'écureuil; mais si tu le regrettes, viens me trouver demain, au coucher du soleil; il sera encore temps pour que tu redeviennes comme avant. »

     

    3 Alors l'écureuil, entre ses paupières battantes, dit des mots très doux, très savants. Grain-d'Aile sentit de longs chatouillements dans ses bras : ils se recouvraient d'un fin duvet blanc, puis des plumes blanches apparurent ! Grain-d'Aile avait des ailes !

    Folle de joie, elle s'élança du sapin, descendit au ras de l'herbe, rebondit jusqu'au toit de sa maison et partit comme une flèche vers la forêt voisine. D'arbre en arbre, elle saluait ses amis en chantant et tous la suivaient, encore plus contents qu'elle.

     

    4 Ivre de vitesse, Grain-d'Aile alla si loin que la nuit la surprit bientôt et qu'elle s'endormit, sans même voir les étoiles, la tête entre ses ailes, au plus haut d'un gros chêne. Heureusement, un vieux hibou très sérieux avait été chargé de veiller sur elle.

     

    5 Grain-d'Aile fut réveillée par le tapage joyeux de tous les oiseaux qui saluaient le soleil levant. C'était la première fois que Grain-d'Aile se réveillait en plein air et cela lui parut mer­veilleux. Puis, elle s'aperçut qu'elle mourait de faim et se demanda avec inquiétude si l'heure de l'école n'était pas passée. Ses amis prenaient leur petit déjeuner de graines et de petits vers. Grain-d'Aile pensa au café au lait et aux tartines beurrées ! Mais qu'elle était sotte : en deux coups d'ailes, elle serait à la maison.

     

    IV Comme c'est peu pratique, des ailes !

     

    1 Elle monta très haut, pour voir sa maison, et fonça, par la fenêtre ouverte, dans la cuisine où la famille était attablée. Tout le monde fut rassuré de la voir revenir, mais surpris de son nouvel aspect.

    Grain-d'Aile se précipita au cou de sa mère. Hélas ! ses ailes ne savaient pas étreindre ! Et, quand il s'agit de manger, il fallut lui donner la becquée, comme à un bébé ! Ses frères, qui avaient d'abord tant admiré ses ailes, commencèrent à se moquer d'elle. Et pour porter son cartable !... Et à l'école pour écrire !...

     

    2 Bien sûr, elle eut sa revanche, à la sortie : tandis que les autres marchaient sur le chemin, Grain-d'Aile passait au-dessus de leur tête, partait à tire-d'aile bien loin devant eux, montait jusqu'à ce qu'ils lui paraissent gros comme des fourmis, puis piquait sur le petit groupe un peu effrayé.

    Comme ils étaient drôles, ainsi vus d'en haut, tassés sur eux-mêmes, le nez en l'air ! Mais pourquoi le petit Pierre faisait-il semblant de ne pas s'intéresser à ses évolutions, songea Grain-d'Aile lorsque, un peu dégrisée, elle se retrouva dans sa chambre ? Pierre... Est-ce que vraiment elle ne pourrait plus courir dans les prés avec lui, la main dans la main, à chercher des champignons ou à cueillir des boutons d'or ?

     

    3 Puis Grain-d'Aile pensa à sa poupée qu'elle avait bien négligée. Comment l'habiller, la changer ? Comme c'est peu pratique, des ailes, quand il ne s'agit pas de voler ! Grain-d'Aile assise dans son petit fauteuil (à quoi lui servaient les bras du fauteuil, maintenant ?), se mit à réfléchir profondément. Elle comprenait l'avertissement de l'écureuil doré. Elle regrettait ses bras, elle voulait redevenir une vraie petite fille. 

     

    4 Il n'y avait pas un instant à perdre : le dernier rayon du soleil glissait derrière l'horizon. Folle d'angoisse, Grain-d'Aile vola, pour la dernière fois, jusqu'au sapin ; l'écureuil était fidèle au rendez-vous et il eut le bon goût de ne pas poser de questions — le visage de Grain-d'Aile disait assez ce qu'elle voulait — et de ne pas triompher en disant : « Je te l'avais bien dit », comme font si souvent les grandes personnes. De nouveau, ses yeux étincelants prononcèrent les paroles magiques... et voilà notre Grain-d'Aile aussi joyeuse de retrouver ses bras, ses mains qu'elle l'avait été, la veille, d'avoir des ailes.

     

    5 Lentement, Grain-d'Aile descendit, de branche en branche, sur la terre, avec les autres, tous les autres, ceux qui sont légers et ceux qui le sont moins, ceux qui marchent en regardant les cailloux du chemin, et ceux qui regardent le ciel, ceux qui savent que les petites filles ne peuvent pas voler et ceux qui pensent qu'un jour, s'ils le désirent vraiment, tous les petits garçons et toutes les petites filles pourront, en restant eux-mêmes, avoir des ailes et des bras, être à la fois sur la terre et au ciel.

     

    Je t'ai, ce soir, conté l'histoire que tu attends, celle qui me fait le cœur meilleur, celle qui te fait les yeux confiants.

     

    (PAUL ÉLUARD, Grain-d'Aile, in Œuvres complètes.

    Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard) 

     

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